Conseils d’aventure

Ce que nous devons à la nature ne se mesure pas en argent : Jen Lowe et la protection des forêts anciennes de jarrahs

A group of hikers walking along a forest trail, carrying backpacks and outdoor gear.

À moins d’être passionné.e de randonnée, de camping ou de protection de la nature, la Northern Jarrah Forest (qui, ironiquement, se trouve au sud de Perth) n’est, pour la plupart des gens, qu’une vague tache de couleur aperçue en passant vers une autre destination. Ses 800 espèces végétales autochtones et quelques 300 espèces d’orchidées ne sont qu’un décor fugace sur la route d’un long week-end dans les vignobles du Sud-Ouest. Une forêt presque invisible.

Mais pas pour Jen Lowe. Elle, elle y pense beaucoup.

Jen n’est ni botaniste ni scientifique. Elle n’est pas non plus politicienne ou employée municipale. En fait, rien ne l’oblige professionnellement à se préoccuper des arbres. Elle a simplement commencé à fréquenter les forêts anciennes de jarrahs de Dwellingup parce qu’elle y trouvait quelque chose qu’elle ne trouvait nulle part ailleurs : un calme absolu. Tous ceux qui ont quitté la ville pour s’aventurer en pleine nature connaissent ce même silence.

Alors Jen s’est enfoncée dans la forêt. Et y est retournée. Encore et encore. Peu à peu, sans vraiment s’en rendre compte, elle a commencé à éprouver le besoin de lui donner quelque chose en retour. Nous l’avons rencontrée pour savoir ce qui avait créé un lien aussi fort. 

Quel lien as-tu avec la forêt de jarrahs ? Quand as-tu commencé à la parcourir et qu’est-ce qui t’y ramène encore aujourd’hui ?

J’ai grandi en ville – même si c’est la ville la plus isolée au monde – mais dès que j’en avais l’occasion, je filais dans les collines où vivaient mes cousins, au milieu des eucalyptus. Enfant, mon bonheur était de faire les quatre cents coups dans le bush. Je crois que tous les enfants ressentent un peu la même chose quand on leur laisse cette liberté.

Pique-niques, balades à cheval, natation, camping, randonnée et vélo, puis de nouveau les pique-niques, mais cette fois avec mes propres enfants : la forêt de jarrahs du nord a toujours été pour moi comme une seconde maison. Quand je repense à mon enfance là-bas, je me souviens d’un mélange de peur et d’excitation. C’était un univers sauvage, fascinant et une surprise pouvait jaillir à tout moment. J’y allais pour repousser mes limites et retrouver ce sentiment d’appartenance à un lieu qui semblait être le mien. Et c’est vraiment l’endroit rêvé pour s’évader, pas trop loin de Perth.

La forêt de jarrahs de Dwellingup est incroyablement ancienne, surtout à l’échelle d’un état aussi jeune que l’Australie-Occidentale. Certains des arbres géants étaient déjà là bien avant l’arrivée des Européens. Il a fallu des siècles pour que se forme la canopée qui nous surplombe aujourd’hui. Sous cette immense voûte vit un écosystème d’une richesse exceptionnelle : cacatoès noirs, numbats, mais aussi des orchidées qui n’existent que dans une poignée d’endroits sur Terre. Et sous nos pieds se cache un réseau extraordinairement complexe de racines et de circulation de l’eau qui, silencieusement et sans relâche, alimente les bassins versants dont dépend l’eau qui coule des robinets de Perth. Difficile de mesurer toute la beauté de cette forêt – et toute son importance.

Un large groupe de personnes, assises ou debout, dans un cadre boisé en plein air, à flanc de colline. Elles semblent participer à un rassemblement ou à un atelier animé par des intervenants.


Quel a été le déclic ? Le moment où aimer cette forêt ne suffisait plus et où tu as ressenti le besoin d’agir pour elle ?

Pour moi, il y en a eu deux. Il y a environ un an, j’ai parcouru une partie du Big Jarrah Walk avec Ricky England : quatre jours aux côtés de personnes que je n’avais jamais rencontrés, à travers une forêt vouée à être entièrement défrichée. Difficile de rester indifférent.e après une expérience pareille. Nous étions venus pour sensibiliser le public, mais aucun de nous n’imaginait que cette marche allait donner naissance à la plus grande mobilisation pour la forêt que Perth ait connue depuis dix ans.

Le deuxième déclic a été la découverte du Forest Atlas de Dan Martin, qui retrace l’évolution des forêts d’Australie-Occidentale de 1825 à 2060. Je n’avais aucune idée de tout ce qui avait déjà disparu et, plus bouleversant encore, de ce qui risquait encore de disparaître. Lorsqu’on ajoute à la carte les projets miniers, déjà approuvés ou envisagés, il ne reste presque plus rien. D’Armadale à Collie la forêt n’est plus qu’une mosaïque de fragments. Quand j’ai compris combien cette forêt est unique et qu’une fois détruite, elle ne pourra jamais renaître, j’ai reçu un coup en plein cœur. Mes petits-enfants ne connaîtront jamais ce lien à notre terre que j’ai eu la chance de vivre.

La marche de 20 kilomètres a donc commencé à l’aube. Et c’était une évidence. S’éveiller avec la forêt, avancer à son rythme tandis qu’elle prend vie au fil des heures : il n’y a sans doute pas de meilleure façon de la découvrir et de mesurer toute sa richesse. Car cette forêt ne se dévoile pas à ceux qui sont pressés.

Un sac étanche Big River de Sea to Summit, couleur beige avec une sangle Dry Bag Sling, porté en travers du corps par une personne faisant de la randonnée sur un sentier forestier. Un autre randonneur porte un sac à dos rouge visible en arrière-plan.


Pourquoi cette marche était si spéciale ? Quels ont été les moments forts de la journée ? Y a-t-il quelque chose d’autre que tu aimerais partager ?

Dawn to Dusk m’a donné l’occasion de faire vivre à beaucoup plus de personnes l’expérience que Ricky m’avait fait vivre un an plus tôt. Pour la plupart, c’était la première fois qu’elles prenaient réellement la mesure de la situation. Nous étions 110 à marcher en lisière du futur site minier proposé par Alcoa, au cœur d’une somptueuse forêt d’hiver, luxuriante et verdoyante.

Le professeur Kingsley Dixon, membre de l’Académie des sciences, officier de l’Ordre d’Australie, nous a plongés dans l’histoire fascinante de l’évolution de cette forêt et nous a expliqué pourquoi, contrairement à tant d’autres dans le monde, elle ne peut pas être restaurée. J’ai notamment appris qu’en 1868, le jardinier royal de Kew Gardens avait écrit à Charles Darwin :

« Je crois qu’avec le temps, le sud-ouest de l’Australie sera reconnu comme abritant la flore la plus unique et la plus singulière au monde. »

Nous savons aujourd’hui que la complexité de cet écosystème surpasse celle de tout autre sur la planète. Kingsley a su expliquer avec une remarquable simplicité les mécanismes qui se cachent derrière cette extraordinaire richesse. Pour beaucoup d’entre nous ce fut un des moments forts de la marche et le sujet a continué à alimenter les conversations autour du feu jusque tard dans la nuit.

Un groupe de quatre personnes est réuni autour d’un feu de camp dans un décor forestier, avec de hautes herbes en arrière-plan. Une personne se tient debout à gauche, vêtue d’une polaire bleu sarcelle à fermeture éclair et d’un jean, tandis que trois autres sont assises ou accroupies près du feu, vêtues de vêtements d’extérieur décontractés de couleur sombre.


Certaines dettes sont faciles à chiffrer. D’autres, n’ont pas de prix. Quelle valeur donner à une forêt vieille de plusieurs siècles ? Impossible de vraiment la mesurer, même si certains continuent d’essayer. Le silence ne se facture pas. La lumière ne s’amortit pas. Toute la vie invisible qui fait fonctionner cet écosystème ne rentrera jamais dans une ligne de compte. Alors que faire ? Être là. Comme Jen le fait. Lace tes chaussures avant le lever du soleil. Commence à marcher. Regarde, écoute. Prête attention pendant une heure ou une journée, à un endroit qui vit, évolue et veille depuis bien plus longtemps que nous ne sommes là pour le contempler.

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